Monday, April 25, 2016

La mort en martyr donne-t-elle un sens à une vie de délinquant ?

Les parcours sont souvent d’une assez navrante similitude entre délinquants avérés et djihadistes. Petits larcins, vols, car-jacking, braquages de plus en plus importants puis enfin de plus amples trafics pour financer une entreprise terroriste.

martyr

C ’est le parcours d’un Reda Kriket ou des frères Abdeslam. Des radicalisations rapides ensuite. Fêtards, trafiquants de cannabis et braqueurs à leurs heures, ils sont depuis l’enfance au contact des réseaux islamistes de Molenbeek, aux cotés d’Abaoud. Des hommes sensibles au prosélytisme, parfois influençables, et, pour certains en rupture avec la société. Des ingrédients qui ont aussi fait basculer les frères Kouachi, lentement mais sûrement.

Daniel Zagouri, psychiatre, explique : «Ce qu’il faut comprendre c’est qu’il s’agit d’un long processus de maturation, d’enchaînement séquentiel, qui va transformer un banal petit gamin de quartier en une espèce de robot tueur. Les frères Kouachi, orphelins, ont d’abord grandi en foyer en banlieue puis dans le 19ème arrondissement de Paris où ils ont côtoyé les salafistes de la filière des Buttes Chaumont.»

Ils ont développé une haine de la société, stimulés par un encadrement de plus en plus religieux.

Daniel Zagouri poursuit : «On a deux types de profils : ceux qui se radicalisent naïvement, par suivisme. La radicalisation n’est pour eux qu’un élément du décor délinquant. D’autres croient avoir trouvé leur voie. Ici aussi, l’opportunisme est essentiel : on accède plus vite à un poste en vue dans la galaxie mafioso-salafiste que dans les voies religieuses traditionnelles.»

Après on passe à un stade psychologique plus complexe. «L’idée de mourir en martyr est le fruit d’une sélection individuelle et d’un conditionnement collectif. Les séjours en Afghanistan ou en Syrie les auréolent d’une once de gloire dans des quartiers où les jeunes n’adhèrent plus ou n’ont jamais adhéré aux valeurs européennes traditionnelles. Au dernier stade, ces individus n’ont plus le choix. Dans leur for intérieur, ils savent que leur vie est foutue, ils sont en souffrance par rapport à leurs attentes initiales, ils sont en colère et frustrés de ne pas avoir pu satisfaire leur envie de richesse, de vie dorée, de ne pas avoir pu donner libre cours à leurs passions sexuelles ; il leur reste à sublimer leur vie par une sorte de dédoublement de personnalité. Ils cherchent alors une porte de sortie par le suicide médiatisé. Là on va «enfin» parler d’eux. C’est l’idéologie qui sous-tend cet acte, pas la religion. Religieusement, ils ne sont pas instruits. Mais, ils faut bien dire que ce ne sont pas des martyrs ; aux yeux des lois de l’islam ce sont des criminels.»

Un imam de Nanterre témoigne de son désarroi quotidien

Mohammed H., imam à Nanterre, explique les mécanismes socio-psychologiques auxquels il fait face dans l’exercice quotidien de sa charge : «Dans les prisons, puis dans les quartiers, la culture religieuse est très pauvre. Il s’agit plus d’une imprégnation de salafisme que de vraie lecture intériorisée du Coran. Il est difficile de séparer ce qui relève d’une culture musulmane et d’une dérive sectaire. Les jeunes salafisés rejettent tout autant l’apprentissage coranique que toutes les autres matières scolaires. L’effort de conceptualisation religieuse, l’exégèse, la rhétorique ne leur sont pas accessibles. De même que l’analyse d’un texte un peu complexe en français ou de simples abstractions mathématiques ou scientifiques.»

Les imams sont parfois poussés dans leurs derniers retranchements par des jeunes salafisés qui les accusent de n’être pas assez radicaux, de manquer de solidarité avec leur communauté. Mohammed H. reprend : «Il s’agit plus ici d’instinct grégaire, d’idolâtrie, de sacralisation de la violence puis de la mort, que de théologie. Il y a aussi cette manière de magnifier le paradis qui est un élément central du montage socio-psychologique. Lorsqu’on leur démontre les incohérences de leur raisonnement religieux, ils musclent leurs discours et leurs attitudes ; ils en viennent ainsi à rejeter l’enseignement de tel ou tel imam arguant du fait que celui ci n’a pas été choisi par eux mais par l’Etat, un Etat mécréant qui n’a aucune légitimité pour parler de l’islam. Ce sont des cas rares, extrêmes, mais qui ont un impact énorme sur les autres membres de la communauté ou du quartier. Les radicaux ont une influence et une image très forte sur les plus faibles, sur ceux qui doutent. Internet est un vecteur de croissance de ce phénomène : 80% des sites religieux arabes sont wahhabites. Ils sont à la fois vulnérables, violents et difficiles à encadrer.»

Certains imams sont perdus face à ce phénomène et ne savent plus vers qui se tourner.

«L’encadrement religieux public a disparu comme les autres représentations de la vie collective : les imams modérés sont décriés et rejoignent ainsi les profs, la police et les autres services publics comme les pompiers, les médecins etc., tout ce qui représente une autre autorité que la leur, dans la courte vue de l’instant présent ou des pulsions incontrôlées.»

Dossier « De la délinquance à Daech » L’Observateur du Maroc et d’Afrique n° 349 du 08 au 14 avril 2016



via Abdo El Rhazi La mort en martyr donne-t-elle un sens à une vie de délinquant ?

Entretien : Ahmed Aboutaleb, Maire de Rotterdam

En français, il a un accent néerlandais. En néerlandais, il a l’accent de Rotterdam. Ahmed Aboutaleb, 55 ans, est originaire de Beni Sidel dans le Rif marocain. À la mort de son grand-père, avec sa mère et ses cinq frères et sœurs, il quitte le Maroc à 15 ans, pour rejoindre son père, ancien imam de son village et qui a émigré à La Haye où il travaille comme agent d’entretien. Ingénieur, travailliste, il est élu bourgmestre de Rotterdam en 2009. Son franc-parler en fait un des hommes politiques les plus populaires des Pays-Bas, au point que certains lui prédisent un avenir de Premier ministre. A Rotterdam. Propos recueillis par Olivier Stevens

ahmed-aboutaleb-_rotterdamL’Observateur du Maroc et d’Afrique: Après les attaques de Charlie Hebdo vous avez fait sensation en déclarant : «Foutez le camp si vous êtes mécontents!» aux musulmans intégristes. Réutiliseriez-vous cette formule aujourd’hui ?

Ahmed Aboutaleb : J’ai fait cette déclaration à chaud, en direct à la télévision le soir des attentats de Charlie Hebdo. Je l’ai dit sous le coup de l’émotion mais je ne regrette rien. J’ai adressé ce message aux musulmans qui ont un problème avec les libertés en Occident. Le sens était celui-ci : «Si vous n’aimez pas la liberté, par pitié, faites vos valises et partez. Si ça ne vous plaît pas que des humoristes fassent un journal, alors dégagez!». Je crois que, même après coup, j’ai bien fait de le dire. Ma voix vient de mon cœur, du fond de mes tripes, C’est celle du fils d’immigré marocain qui a trimé dur pour se faire une place dans la société néerlandaise. Je crois que pour toucher les jeunes, c’est le genre de discours qu’il faut tenir. Par dessus tout, ils doivent entendre une voix musulmane qui leur dit la vérité.

Vous avez pourtant été décrié par une partie de la communauté musulmane et même de la communauté marocaine ici aux Pays-Bas….

Oui, je sais qu’on a dit que j’étais contre les musulmans, contre les Marocains. On m’a même traité d’agent de l’empire sioniste ! Mais, il faut tenir un discours de vérité aux jeunes issus de l’immigration. Leur avenir est ici, pas dans leur pays dit «d’origine». Je n’aime pas cette expression, elle ne reflète rien. D’ailleurs, la grande majorité des jeunes issus de l’immigration n’a jamais mis les pieds au Maghreb ou en Afrique. S’ils doivent vivre et se développer c’est ici qu’ils le feront. Selon les lois et les coutumes néerlandaises et européennes. Ils n’importeront pas je ne sais quel passé fantasmé ici. C’est par l’éducation qu’ils réussiront. Ils doivent savoir que l’Europe en général leur offre de belles perspectives d’avenir s’ils travaillent dur, s’ils ont de la discipline et de la volonté.

Votre priorité c’est donc l’éducation ?

Oui. C’est ma priorité absolue. Je veux abolir la ségrégation. Je veux plus de mélanges entre immigrés et Néerlandais et je veux que ce mariage réussisse. C’est pour cela que je suis très attentif aux attitudes dans l’espace public. Il y a un savoir-vivre européen très codifié, issu des Lumières et de la modernité auquel les immigrés doivent s’adapter. Je suis aussi sensible à la place de la religion. Je suis musulman pratiquant, mais mes croyances ne sont que pour moi, jamais je ne les imposerai.

Votre bilan plaide pour vous, avec une ville plus sûre hormis certains quartiers. Comment l’expliquez-vous ?

C’est vrai que j’ai été très dur avec les islamistes, certains me le reprochent d’ailleurs. J’ai peut-être pu leur dire ce que j’avais à leur dire parce que je suis musulman moi-même. S’ils n’acceptent pas ce discours venant de moi, ils le rejetteront encore plus sûrement venant d’un Européen de souche qu’il soit calviniste ou catholique. Au fond, les intégristes ne m’intéressent pas. Ils ne m’intimident pas. Ils ne me feront pas taire et ne m’empêcheront pas d’inviter les immigrés ou descendants d’immigrés, qu’ils soient musulmans ou animistes ou bouddhistes à respecter un espace commun. C’est la condition préalable à l’instruction, au progrès, au bonheur.

Etes-vous favorable à la limitation de l’immigration ?

Je pose toujours la même question lorsque l’on aborde ce débat : «Faut-il continuer à accueillir des migrants alors même que certains parmi eux ou, à plus long terme, leurs enfants vont nous menacer?» On ne peut pas me taxer de racisme puisque je viens moi-même «d’ailleurs». Les candidats au djihad n’aiment pas la liberté, ils détestent notre façon de vivre. Soit ! Alors qu’ils s’en aillent ! Vous savez, l’immigration, hormis pour quelques riches familles privilégiées, est un rude combat de chaque jour. A Rotterdam, capitale économique des Pays-Bas, se côtoient 174 nationalités. Cette tour de Babel ne tient debout que si l’on respecte les valeurs ancestrales de ses fondations. Ces valeurs sont celles de Spinoza, de Descartes, d’Erasme, d’Anne Frank.

Votre réaction est la même après les attentats de Paris en novembre et ceux de Bruxelles plus récemment ?

Oui. Les attentats de Paris et de Bruxelles m’ont mis dans une fureur noire. Si l’on revendique le vivre ensemble, il faut accepter le compromis; ceux qui s’y refusent n’ont qu’à faire leur examen de conscience et avoir l’honnêteté de reconnaître qu’il n’y a pas de place pour eux ici. On est là au cœur du débat. Ces criminels ont construit leur démonstration à partir de l’islam. Dire que l’islam n’a rien à voir avec leurs actions, c’est vraiment absurde. C’est pourquoi j’affirme que les autorités religieuses musulmanes n’ont pas été à la hauteur des attentats. Je plaide, par ailleurs, pour que les leaders religieux modérés investissent aussi l’Internet pour y répandre leur vision du Coran. Une lecture ouverte et positive qui est la vision de près de 99% des musulmans. Aux candidats au djihad qui jouissent de la nationalité néerlandaise, je leur adresse cette supplique: A ceux qui veulent vivre à Raqqa, siège du groupe Etat islamique, je dis: si telle est votre volonté, soyez conséquent et rendez-moi votre passeport. Car le passeport néerlandais, c’est plus qu’un document de voyage: c’est une partie de votre identité et un engagement de défendre la société ouverte fondée sur le compromis qui est celle des Pays-Bas. Si vous ne vous reconnaissez pas dans ces valeurs, partez et allez demander à M. Baghdadi de nouveaux papiers d’identité.

Que diriez-vous aux «migrants» qui arrivent par dizaines de milliers en Europe ?

Au moment où nous parlons, une flopée de bateaux, petits et grands, traverse la Méditerranée, pour la plupart en provenance du monde musulman, chargés d’hommes et de femmes en quête de liberté et de sécurité en Occident. Je les comprends. Il y a quarante ans, ma famille a suivi la même route pour les mêmes motifs. En général, ces réfugiés sont bien traités en Europe. Mais, faut-il continuer à les accueillir? Est-ce la meilleure manière de remercier ceux qui les ont accueillis? C’est une question légitime et je comprends que de nombreux Européens se la posent. La négliger serait irresponsable et il appartient aux musulmans issus de l’immigration d’y répondre. Ces propos sont durs, mais je les assume. Au moins on ne pourra pas taxer un Aboutaleb de racisme, ni de laxisme.

DOSSIER « De la délinquance à Daech » L’Observateur du Maroc et d’Afrique n° 349, du 08 au 14 avril 2016.



via Abdo El Rhazi Entretien : Ahmed Aboutaleb, Maire de Rotterdam

Y a-t-il d’autres Molenbeek en Europe ?

police antiterroristeY a-t-il d’autres Molenbeek, en France, en Belgique, en Angleterre ou même en Allemagne ? Répondre à cette question n’est pas aisé sans faire d’amalgame et sans faire peur à une population un peu désemparée.

A Molenbeek, il y avait une vraie cellule Abaoud. Il était natif de cette commune et y bénéficiait d’un réseau de solidarité avéré, d’une omerta pesant sur une grande partie de la population. Il bénéficiait de liens fraternels dans son quartier, du soutien de ses amis d’enfance. Il y a un petit coté gangs new-yorkais. Il est mort sous les balles du RAID à St Denis. On a retrouvé dans son ordinateur à Athènes des plans de l’aéroport de Bruxelles. Donc, on peut imaginer qu’Abaoud avait conceptualisé tout cela. Il s’est fait prendre suite à une dénonciation et il n’avait pas d’armes quand il a été abattu. Il n’était pas préparé à mourir en combattant, il faut voir en lui un organisateur. La cellule Abaoud est démantelée. La cellule Molenbeek ne l’est pas. Le terreau existe encore. Abaoud n’est peut-être qu’une pièce interchangeable de l’édifice mafieux et terroriste.» explique Jean Martial un ex-responsable de la lutte antiterroriste en France.

La question de savoir si d’autres modèles brevetés Molenbeek existent ailleurs mérite cependant d’être posée. «Quels sont les ingrédients ? Une police faible ou peu présente dans le quartier. Une forme de communautarisme rampant qui assure sinon l’impunité du moins une relative tranquillité aux délinquants. Un communautarisme plus volontiers ouvertement affiché en Belgique qu’en France d’ailleurs, où il est plus hypocrite et masqué derrière un discours convenu. Il faut aussi un tissu criminel bien installé, une présence des salafistes, des agitateurs actifs. Ces ingrédients-là n’existent pas qu’à Molenbeek. Ils existent dans un certain nombre de villes en Hollande, en Angleterre, en Allemagne. En France, le discours est plus biaisé. Les Français ne sont pas des Anglo-saxons, ni des Germains et ils n’affichent pas les choses de la même façon. Depuis les émeutes de 2005, on a un peu cédé les quartiers sensibles à d’autres forces que celles de la République, par commodité. Ces forces sont de deux ordres : criminelles d’une part (les trafiquants de drogue dans certains quartiers), et salafistes d’autre part. Curieusement, les salafistes n’ont pas avancé masqués : ils ont souvent vendu aux politiques locaux que leur influence allait être bienfaisante et qu’ils allaient pacifier les quartiers difficiles : quelques avantages sociaux, quelques lieux de prières et il y aurait moins de voitures brûlées. Ces concessions, ces compromissions forment un cocktail explosif. Cette politique de démission progressive s’est généralisée au point que les lieux de pouvoirs ont été déplacés, au détriment de la population tombée sous la coupe de ces individus n’ayant aucune légitimité. », conclut Jean Martial, également sociologue et engagé dans le soutien des quartiers défavorisés de la banlieue parisienne.

Combien de Molenbeek ? On ne peut donc donner un chiffre mais le modèle existe. Sarcelles, Feyenoord, Schaerbeek, Trappes, autant de communes visées mais dont les maires ou bourgmestres acceptent désormais cette labellisation permettant, selon eux, de ne plus se cacher derrière les mots et de faire, s’il en est encore temps, la part du feu dans des endroits en marge de la démocratie et de l’Etat de Droit.

Amélie Boutezkha, chargée de l’aide sociale en Seine-St-Denis précise toutefois que tout en disant enfin les choses, il faut éviter deux types d’exagérations. L’une quant au nombre, l’autre quant à l’intensité : «il n’est pas sûr non plus qu’il y ait à chaque fois des ponts entre la radicalisation cultuelle et la radicalisation politique même si les statistiques évoquent 50% de basculement. Si ces quartiers sont aussi exposés c’est qu’ils sont le fruit de multiples échecs. Les politiques publiques de l’école, de la famille et de l’emploi n’ont pas fonctionné. Echec des discours, des subventions et des administrations.» conclut-elle navrée.

DOSSIER « De la délinquance à Daech » L’Observateur du Maroc et d’Afrique n° 349, du 08 au 14 avril 2016.



via Abdo El Rhazi Y a-t-il d’autres Molenbeek en Europe ?

Entretien : L’ancien juge français Marc Trévidic, Spécialiste de l’anti-terrorisme

Un réseau terroriste tentaculaire qui étend ses ramifications de Paris à Rotterdam en passant par Bruxelles : délinquants, terroristes, hébergeurs, convoyeurs, pourvoyeurs d’armes, tous trouvent dans certains quartiers de ces villes un terreau favorable. L’omerta de tout un quartier, des liens de solidarité. La nébuleuse djihadiste est composée de plusieurs cellules distinctes. Abaoud était au centre de ce réseau. Son fief : Saint-Denis. Son arrière-base : Molenbeek.

Les attentats de Villejuif, du Thalys, du musée juif de Bruxelles, trouvent déjà leur origine dans cette galaxie. Puis ceux de Paris et Bruxelles. D’autres cellules dormantes sont mises au jour. Entretien réalisé par Olivier Stevens

police antiterroriste

L’Observateur du Maroc et d’Afrique : Que pensez-vous de la nébuleuse Abaoud, récemment démantelée ?

Le juge Trévidic : On se rend compte que ces «djihadistes» gèrent non seulement un espace mais qu’ils ont aussi une histoire, une filiation. Dans la nébuleuse autour d’Abaoud on retrouve d’anciens Syriens, d’anciens Irakiens, mais aussi des responsables de l’assassinat du commandant Massoud en 2001 à la veille des attentats de Bruxelles. Leur aura internationale est importante. C’est inquiétant.

Pourquoi avoir réagi si tard ?

L’enterrement d’Ibrahim Abdeslam a marqué un tournant dans les enquêtes et Reda Kriket était suivi depuis très longtemps. Surveiller des suspects sans les arrêter immédiatement est un choix risqué, une décision prise au plus haut niveau.

A Argenteuil, on a découvert un arsenal impressionnant. On était à la veille d’un attentat énorme peut-être plus important que celui du Bataclan. Les réseaux terroristes sont constitués de 10 à 100 personnes. Il faut du temps pour resserrer les mailles de ce type de filet.

Que pouvez-vous dire du profil des djihadistes ?

Aucun des trois terroristes du Bataclan n’était un délinquant. Aucun des trois n’est allé en prison. Pourtant, ils réalisent un jour une opération kamikaze. Ils ont une ceinture d’explosifs. Une absolue nouveauté. Il n’y a pour certains de ces individus aucune traçabilité. A Charlie Hebdo et à l’ Hyper Casher on avait des pistes mais pas ici, ce qui rend les choses très dangereuses et difficiles. La clique Abaoud était constituée de 30 personnes et avait son centre à Molenbeek. Les armes transitaient par l’Allemagne, c’est nouveau pour nous.

Vous parlez donc d’internationalisation des filières ?

Oui. Ce qui est inquiétant, c’est que si les ramifications de ces réseaux, en plus de contrôler des quartiers entiers en Europe comme à Paris, Bruxelles ou Rotterdam, s’étendent et sont à même d’être téléguidés de territoires conquis par l’E.I. en Syrie, en Irak ou ailleurs, cela signifie qu’ils disposent d’un réservoir de «matériel humain» énorme pour ne pas dire inépuisable. Si des kamikazes potentiels peuvent être acheminés vers la France, la Belgique ou les Pays-Bas via la route des Balkans et être accueillis et protégés par d’autres cellules dormantes dans certains quartiers, on est devant un problème d’ampleur dont nous prenons seulement conscience.

Vous dites aussi que la religion n’est pas le moteur du djihad. Quels sont vos arguments ?

Je crois que les conditions sociopolitiques sur le terrain sont les facteurs déterminants de l’engagement djihadiste, mais certainement pas l’islam en lui-même. Maintenant, il est évident que le mouvement salafiste est à la lisière de la religion et du radicalisme politique. Les terroristes n’ont pas suivi un enseignement religieux normal. On pourrait même dire que quelle que soit la cause à laquelle on leur proposerait de se sacrifier, ils y adhéreraient. On leur présente un monde musulman attaqué, corrompu et on leur dit qu’ils sont élus pour le régénérer et défier l’occident. Le salafisme est une dérive sectaire. Ils ne passent plus du tout par les écoles officielles du sunnisme qui ont développé le credo et la pensée théologique musulmane. C’est une idéologie de substitution pour les moins instruits. En outre, avec le wahhabisme, les musulmans se voient confisquer toute leur pensée.

Refuse-t-on de voir un certain communautarisme ?

Oui, sans conteste. On doit lutter contre cela. Il faut surtout arrêter de se coucher devant l’argent. Les idéologies salafistes et wahhabites sont véhiculées principalement par l’Arabie Saoudite et le Qatar. On se couche devant eux parce qu’ils sont immensément riches et libéraux économiquement. Coupez les sources de financement du salafisme européen et vous verrez qu’une grande part des problèmes sera réglée. La laïcité du discours officiel porté par les élites est artificielle et masque les vrais problèmes. Sur le terrain, ces compromissions débouchent sur un communautarisme non-dit, rampant et qui se développe de jour en jour. On devrait décider de se rapprocher de l’islam traditionnel plutôt que de faire la part belle aux encadrements hétérodoxes venus d’Arabie

Dossier « De la délinquance à Daech » L’Observateur du Maroc et d’Afrique n° 349 du 08 au 14 avril 2016



via Abdo El Rhazi Entretien : L’ancien juge français Marc Trévidic, Spécialiste de l’anti-terrorisme

Maroc-Gabon : Hassad, Hammouchi et Mansouri chez Ali Bongo Ondimba

Maroc-GabonLe ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, a été reçu en audience, lundi à Libreville, par le président gabonais, Ali Bongo Ondimba. 

L’audience s’est déroulée en présence du Directeur général de la Direction Générale des Etudes et de la Documentation (DGED), Mohamed Yassine Mansouri, et du Directeur général de la Direction de la Surveillance du Territoire (DGST) et de la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN), Abdellatif Hammouchi.

La visite de la délégation marocaine dans la capitale gabonaise intervient sur Hautes instructions du Roi Mohammed VI.

Côté gabonais, étaient présents le ministre de l’Intérieur, de la décentralisation, de la sécurité et de l’hygiène publique, Pacôme Moubelet Boubeya, ainsi que le Général Célestin Embinga, directeur général de la Documentation et de l’immigration (DGDI).

La rencontre a porté essentiellement sur le renforcement et la consolidation de la coopération exemplaire liant le Maroc et le Gabon dans le domaine sécuritaire.



via Abdo El Rhazi Maroc-Gabon : Hassad, Hammouchi et Mansouri chez Ali Bongo Ondimba

De la délinquance à Daech

Après les attentats de Paris et de Bruxelles, les enquêteurs ont très vite et très nettement progressé dans le démantèlement des cellules. Les mêmes noms reviennent dans l’organigramme de la nébuleuse Abdeslam. Les mêmes noms de lieux aussi : Molenbeek, Schaerbeek, Forest, la Seine-St Denis, Rotterdam, Cologne et la Ruhr. Dans les parcours des terroristes, la délinquance a souvent précédé le «djihad». Un phénomène qui s’explique en grande partie par un terreau local favorable. A Paris, comme à Bruxelles ou Rotterdam, la petite puis la grande criminalité ont aujourd’hui rencontré les prédicateurs d’un terrorisme international qui se développe. Les instigateurs des récents attentats bénéficient de fait d’arrières-bases solides, de véritables fiefs pour un islamisme de plus en plus radical. Reportages à Bruxelles et Paris. police antiterroriste

Des rues, des quartiers entiers, où délinquants ou terroristes se sentent «chez eux»

Ce n’est pas aujourd’hui qu’on découvre qu’un certain nombre de délinquants de droit commun basculent dans le terrorisme. C’est un phénomène que la France connaît depuis 1995. «Nous nous sommes retrouvés à cette époque devant une vague d’attentats commandités non pas depuis la Syrie ou la Libye mais depuis l’Algérie qui était à l’époque dans le chaos le plus total», explique Jean Montana, expert français en lutte contre le terrorisme.

«En 1995 apparaissent sur le territoire français des personnalités de délinquants de type Khaled Kelkal. Ce dernier a grandi dans les cités, petit délinquant mais pas gros voyou. Puis un jour, il se retrouve en première ligne dans une vague d’attentats en France qui fait énormément de morts. Il a été interpellé et tué dans les monts du lyonnais. Il n’allait pas à la mort. Il essayait de faire le plus de morts possible, en faisant dérailler des trains, exploser des bonbonnes de gaz. Mais, ce n’était pas encore une démarche complètement mortifère».

A l’époque, il était connecté avec le groupe islamiste armé (GIA), il y avait un lien direct entre lui et l’Algérie puisqu’ il en était originaire. Ses motivations pouvaient être considérées comme politiques.

«Avec l’EI, c’est différent, nous sommes plus face à une organisation criminelle et mafieuse qui trouve un terreau déjà favorable chez les petits délinquants de banlieues comme en Seine St Denis.»

Ce qui étonne les enquêteurs qui travaillent à St Denis c’est le profil psychologique des «djihadistes» : «Au départ les voyous sont des gens hyper-matérialistes qui visent une jouissance sans limite, qui recherchent l’enrichissement. Ils ont des billets de banque dans les yeux. Là, ils abandonnent ce côté matérialiste et se mettent très rapidement au service d’une cause obscure qui n’est pas la leur.»

Mais, délinquants et djihadistes grandissent sur le même territoire, utilisent les mêmes matériaux : Kalachnikovs, téléphones et voitures volées, habitude d’une relative clandestinité. La bascule d’un univers à l’autre est facile car la limite est ténue.

Les radicalisés ne sont cependant pas tous issus de la délinquance…

Yannis Karrach est aumônier musulman, il intervient dans les prisons d’Ile-de-France : «La moyenne de détention, c’est 5 à 7 mois. Il y a un turn-over important. Beaucoup de détenus n’ont aucune culture religieuse, mais pendant ce court laps de temps, le radicalisme s’imprime sur eux comme sur une page vierge. Il y a dans ces zones interlopes nombre de détenus qui s’affichent comme des directeurs de conscience autoproclamés et qui, de fait, remplacent les imams officiels pour des individus en mal de «spiritualité». Sortis de prison, ils continuent à avoir beaucoup d’influence sur leurs «proies». Ils symbolisent à la fois le caïd, le protecteur musclé et le guide spirituel».

Plus largement, cet encadrement intégriste semble rencontrer l’aspiration «à se refaire» des délinquants. Un paysage mental fait de magouilles, de larcins, d’agressions et de transgressions diverses, le choc de la prison, une lente dérive vers un avenir sombre semblent rencontrer dans le radicalisme une forme de rédemption, éphémère, superficielle et rapide : «Au retour dans leurs quartiers, ceux qui sont passés par la case «prison» sont auréolés d’un prestige factice qui accentue leur emprise sur leur entourage. Le passage en prison est souvent très difficile pour eux mais, au final, ils arrivent à en retirer un bénéfice. Ensuite, leur univers est un rapport de force permanent. Contrairement à jadis où les Corses, les Basques, les braqueurs se retiraient dans leurs coins, les «barbus» arrivent à gérer et à fédérer ces rapports de force. Ils offrent une protection à ceux qui sont paumés, sans moyens, en rupture de famille. Les «barbus» se présentent en recours. Ça commence par des choses très simples, une aide légère. Ensuite, il y a la protection en prison, comme en dehors. Manger halal, prier, ne constituent en fait que des codes d’appartenance non pas à une religion mais à une bande.» conclut Yannis Karrach.

REPORTAGE paru sur L’Observateur du Maroc et d’Afrique n° 349, du 08 au 14 avril 2016.



via Abdo El Rhazi De la délinquance à Daech

Afrique: Le contre-exemple burkinabè

Mireille DUTEIL

Mireille DUTEIL

Mais qu’ont-ils donc tous à s’accrocher au pouvoir? Ce 10 avril, Idriss Déby Itno, Président du Tchad, 63 ans, sera candidat à un cinquième mandat à la tête de son pays. Il s’y était installé en décembre 1990 par la force en renversant Hissène Habre, son ex allié devenu un dictateur sanguinaire. En 2004, le Président tchadien avait obtenu d’un parlement aux ordres qu’il modifie la constitution qui limitait à deux le nombre des mandats présidentiels de cinq ans chacun.

Ce même 10 avril, Ismaël Omar Guelleh, 68 ans, briguera un quatrième mandat. Il dirige d’une main de fer un minuscule pays caillouteux en bordure de la Mer Rouge. Cet ancien ministre de l’Intérieur devenu Président de Djibouti en 1999 n’a pas eu, lui, à tripatouiller la constitution. Celle-ci n’a jamais prévu de limiter le nombre des mandats présidentiels. Mais pourquoi le président djiboutien jurait-il, la main sur le cœur, depuis 2011 et son élection à un troisième mandat de cinq ans, que ce serait le dernier ? Y croyait-il vraiment ?

D’autres chefs d’Etat ne se donnent pas la peine d’hésiter. Le pouvoir est leur chose et ils sont près à risquer de mettre le feu à leur pays pour y rester. Ainsi, au Burundi, Pierre Nkurunziza, 52 ans, en contravention avec les accords d’Arusha, s’est présenté pour un troisième mandat en juin 2015. Depuis, la répression contre les opposants a fait plusieurs centaines de morts et 150.000 Burundais ont fui à l’étranger.

Denis Sassou N’Guesso, 72 ans, le Congolais (Brazzaville) ne se soucie guère plus que son homologue burundais de préserver la paix dans son pays. Il dirige pourtant le Congo depuis 1979 à l’exception des années 1992-1997 où une sanglante guerre civile lui a permis de revenir au pouvoir. Ces trente-deux ans de pouvoir n’empêcheront pas Sassou N’Guesso de modifier la constitution congolaise pour se présenter, le 20 mars, à une élection contestée et gagnée. Le 3 avril, des tirs ont opposé, au sud de Brazzaville, l’armée à des groupes d’opposants. Le Congo pourrait-il renouer avec la guerre civile ?

Dans quelques mois, ce sera probablement Joseph Kabila, le président de la RDC qui tentera à son tour de modifier la constitution pour briguer un nouveau mandat. L’opposition s’y refuse.

On est loin de ce 20 juin 1990 lorsqu’à La Baule, François Mitterrand incitait ses pairs africains à mettre en place la démocratie s’ils voulaient continuer à bénéficier de l’aide française. De mauvaise grâce, la plupart des chefs d’Etat s’y étaient alors résolus. Tous ne sont pas revenus en arrière. Le Bénin et le Mali, la Côte d’Ivoire, le Gabon et le Sénégal, entre autres, se sont, cahin-caha, engagés sur la voie de l’alternance politique. En fait, la France n’a guère donné l’exemple en ne coupant pas avec les premiers de ses alliés qui ont trébuché.

Le Président tchadien, comme certains autres chefs d’Etat, compte sur l’aide militaire qu’il apporte aux Occidentaux dans leur lutte contre le terrorisme (au Mali et en Centrafrique), pour faire oublier ses turpitudes.

Seuls les Burkinabè, peuple rebelle depuis toujours, ont su empêcher leur Président de jouer avec la constitution. On pensait que Ouagadougou ferait école. L’Afrique n’y est pas encore.

Article paru dans L’Observateur du Maroc et d’Afrique, n° 349, du 08 au 14 avril 2016.



via Abdo El Rhazi Afrique: Le contre-exemple burkinabè